L’histoire des courses

Amour de chevaux
Amour de chevaux

A la recherche des gloires perdues

Si en Grande-Bretagne, les monarques et leurs vassaux ont régulièrement soutenu les courses de chevaux et participé activement à leur organisation, l’attitude des puissants en France est longtemps demeurée plus équivoque. La création des haras nationaux, sous Louis XIII, avait surtout pour but de fournir aux armées royales une cavalerie digne de ce nom, et non le seul plaisir de quelques nantis, épris de vitesse. La cour de Louis XVI, et particulièrement Marie-Antoinette, gagnée au démon du jeu pour lequel elle perdait — déjà — la tête, se rendait régulièrement au Champ-de-Mars pour suivre les courses qui s’y sont d’ailleurs déroulées jusqu’aux années 1860. Prise à ce jeu, l’Autrichienne chercha à obtenir de son auguste époux la permission d’entretenir sa propre écurie.

Il la lui refusa et retourna à ses serrures. La patronne bouda finalement le Champ-de-Mars, même si son mari tenta d’organiser un peu l’activité, en dotant par exemple des épreuves réglementées et baptisées « les Plateaux du Roi ». On courait alors dans le bois de Boulogne, sur la plaine des Sablons, à Neuilly, à Fontainebleau et là où se dresse aujourd’hui la création d’Eiffel.

Comme Louis XVI, la Révolution française a d’abord vu d’un mauvais œil cette « perversion », passe-temps considéré comme aristocratique, dès lors douteux. Cela jusqu’à l’Empire, lorsque Napoléon lui-même fit rédiger un décret tendant à organiser un peu cette activité sauvage, là encore pour essayer de fournir à la Grande Armée des coursiers dignes de ses ambitions.

C’est sous la Restauration que les courses ont pris leur essor, en particulier sous l’impulsion du comte d’Artois, qui faisait partie des amis turfistes de Marie-Antoinette et aimait courir lui-même avant le grand chambardement. Revenu au pouvoir sous le nom de Charles X, il n’avait pas égaré dans les affres de la Terreur son goût pour la chose hippique.

La noblesse française a ramené de son exil outre-Manche une anglomanie qui imposait l’imitation des courses de pur-sang déjà bien implantées au Royaume-Uni. En 1833, alors que se disputait déjà le 53e derby d’Epsom, la Société d’encouragement, sorte de version française du Jockey-Club, était créée sous l’impulsion, entre autres, de l’Anglais lord Seymour, un de ses plus fervents promoteurs, de Charles Laffitte et de Thomas Bryon, un autre sujet de la couronne britannique, et du duc d’Orléans.

Le second Empire participa plus activement encore au formidable développement de l’hippisme, soutenu activement par les barons de la finance, de l’industrie et de la politique, souvent intéressés à l’élevage. Vingt ans après Chantilly et le prix du Jockey-Club, Longchamp est inauguré en 1857 par Napoléon III, qui ne montait pas mal lui-même, et son orchestre.

Cette visite, c’est un peu Jacques Chirac au Stade de France, avec le maillot des Bleus. Le programme se précise, les grands rendez-vous, inspirés du programme britannique, sont fixés : on s’intéresse alors aux courses de chevaux à Paris comme on se passionnerait probablement aujourd’hui pour un grand prix de Formule I intra-muros.

Le prestige des courses plates demeure néanmoins sans égal à l’époque. Celles-ci président largement aux destinées des courses en France, et comblent leur retard sur l’adversaire britannique, qui en est aussi le modèle. A cet égard, 1865 est à marquer d’une pierre blanche. Gladiateur devient cette année-là le premier cheval élevé en France à remporter le derby d’Epsom. Son propriétaire, le comte de Lagrange, est acclamé à l’Assemblée nationale lors de son retour. Dans l’euphorie, il prétend avoir vengé Jeanne d’Arc.

Amour de chevaux
Amour de chevaux

 

 

COURSES HIPPIQUES, CHANTILLY

L’influence britannique dans les courses en France est considérable. A Chantilly, Maisons-Laffitte et dans les autres écuries dispersées autour de Paris et jusqu’à la porte Maillot, on parle volontiers l’anglais. On traverse, malgré les difficultés, la Manche sans vergogne. D’autre part, les grands éleveurs-propriétaires français ou américains Monsieur Edmond Blanc, importent quelques-uns des meilleurs reproducteurs anglais. Un de ces passionnés, Edmond Blanc, fondateur de l’hippodrome de Saint-Cloud et du haras de Jardy, domina le turf français des années folles.

La Première Guerre mondiale mit un coup d’arrêt à l’activité, mais les haras français ne tardèrent pas à reprendre du poil de la bête pratiquement au lendemain de l’armistice. Dès 1920, une nouvelle épreuve était créée, le prix de l’Arc de Triomphe. On la dote d’une allocation de plus de 150 000 francs, supérieure à celle des derbies d’Epsom et de Chantilly — le prix du Jockey Club —, mais encore inférieure à celle du grand prix de Paris. Cette course, créée en 1863, était rapidement devenue le rendez-vous principal de la saison française. Dès la fin du XIXe siècle, elle attirait les foules les plus considérables sur la plaine de Longchamp, qui devenait pour la circonstance le rendez-vous du Tout-Paris. Les propriétaires et les membres du club paradaient en carrosse devant le monde ouvrier, massé sur la pelouse, au centre de la piste, l’enceinte dont l’accès était le moins coûteux.

Le spectacle était partout, sur le gazon et aux balances, où les toilettes flamboyantes et les hauts-de-forme arrivaient en grandes pompes, posés sur d’élégants attelages. Très vite, cependant, « l’Arc », une épreuve intergénérations, va supplanter son aînée. Dans l’entre-deux-guerres, le galop reste une activité récréative réservée à l’élite de la société européenne, comme l’opéra et les casinos.

En 1926, on enregistre 166 635 entrées le jour du grand prix de Paris à Longchamp, rendez-vous mondain et sportif. Cette assistance record n’a plus jamais été approchée. On la considère aujourd’hui avec une certaine incrédulité. Si immédiatement après la Seconde Guerre mondiale, le galop français domine, y compris chez nos voisins anglais, l’élan ne dure guère et les Britanniques reprennent le dessus au cours des années 1970. L’élevage français s’est affaibli à force d’exportations, de spéculations. Parallèlement, comme le commerce devenait la pierre angulaire de l’activité, un large fossé s’est creusé entre ceux qui font les courses et ceux qui y assistent.

Même parcours en obstacles, une spécialité qui s’est développée parallèlement aux courses plates. Les steeple-chases, qu’on pourrait traduire par « courses au clocher », car c’était de ça qu’il s’agissait initialement, ont été inspirées par les amateurs de chasse à courre, qui avaient finalement abandonné l’idée de courir après un chevreuil ou un renard, simplement pour se mesurer dans une course à travers champs. Cela supposait de sauter quelques haies, des rivières et des fossés. En 1864, la société des steeple-chases de France est créée sous le patronage du prince Murat et elle choisit le site de Vincennes pour y organiser ses rencontres. Neuf ans plus tard, elle installe ses haies et ses open ditches à Auteuil, au pied des fortifs, où se disputent encore aujourd’hui les plus grandes courses d’obstacle du pays.

En revanche, à partir de la Première Guerre mondiale, une troisième discipline s’est popularisée très vite : le trot. Là encore, le souci initial de ses premiers promoteurs est de fournir à l’armée française un cheval de guerre digne de ce nom. Il s’agit cette fois de tirer des fûts de canon toujours plus lourds, ou encore de porter des cuirassiers de plus de cent-vingt kilos. Un officier des haras nationaux, Ephrem Houd, organise la première réunion officielle en 1836 sur la plage de Cherbourg.

chevaux en ballade

Créée en 1864 à Caen, la Société du cheval français de demi-sang, qui sera bientôt l’équivalent de la Société d’encouragement chez les trotteurs, s’installe d’abord en Normandie, avant de rallier Paris. Peu à peu, en effet, Vincennes a pris le relais des grandes pistes normandes : on y construit une piste en sable et, bientôt, le spectacle des courses attelées supplante le trot monté et celui de l’obstacle (les sauteurs disparaîtront définitivement du plateau de Gravelle en 1934). Plusieurs autres hippodromes de trot ont existé autour de Paris, en particulier à Neuilly-Levallois, où une piste superbe, sur le modèle américain, fait les beaux jours de son Trotting-Club. Mais, soumis à une gestion douteuse, l’hippodrome fera faillite et Vincennes récupérera son programme.

L’activité se professionnalise. Entre les deux guerres, les trotteurs français se dotent de leur propre stud-book, comme les pur-sang anglais ou les Standardbred américains. Très influencés par le chef de race Fuchsia, né en 1883, ils rivalisent avec leurs homologues des autres pays, et en particulier ceux élevés aux Etats-Unis, plus véloces car sélectionnés depuis plus longtemps sur de courtes distances, ou encore les trotteurs Orlof, venus de Russie. Agacés par les succès des concurrents étrangers, ceux qui président aux destinées du trotteur français, pourtant reconnu et promu par les haras nationaux, décident de fermer leur programme aux chevaux étrangers.

Quelques internationaux, cependant, demeurent ouverts sur le monde et servent à mesurer les progrès des trotteurs normands, qui vont peu à peu prendre le dessus sur les galopeurs dans le cœur du public, surtout à partir des années 1950.
Les rapports qui lient les parieurs à ces grands chevaux rustiques sont plus forts que tout. Ceux qui les drivent viennent du même monde que ceux qui les jouent puisque ces derniers ont souvent suivi l’exode rural. On trouve alors dans les vestiaires de Vincennes des gens simples, plus endimanchés que mondains le jour des grands rendez-vous. Le langage des champions de la discipline rappelle celui des cyclistes du Tour de France.

Dans le centre d’entraînement de Joinville, voisin de l’hippodrome de Vincennes, les concurrents des réunions de l’après-midi se préparent tout l’hiver, souvent dans la pluie et le froid. Le meeting d’hiver, créé en 1906, permet au PMU (Pari mutuel urbain) de continuer d’attirer les parieurs pendant la morte saison du galop. Les conditions difficiles dans lesquelles travaillent les soutiers de Joinville sont familières au public d’après-guerre, davantage sans doute que les limousines des propriétaires de galop. Le raccourci est injuste mais il est courant.

Le spectacle des courses en nocturnes, dont la première aura lieu en 1952, participe aussi au renom de l’hippodrome de Vincennes. Malgré tout, le galop détiendra longtemps les cartes maîtresses, et le trot demeurera, jusqu’à la fin des années 1980, le parent pauvre des courses françaises. Aujourd’hui, c’est la plus populaire des trois disciplines et elle a gardé la plupart des particularités qui ont fait sa réussite. Les courses en France ne tiennent plus, comme par le passé, le haut de l’affiche. Elles ont été supplantées par les sports de balle, puis ont rejoint les rubriques spéciales, celles du tiercé et du quinté+, qui sont désormais les rendez-vous privilégiés du grand public avec elles. Les champs de courses se sont progressivement vidés, seuls les grands événements de la saison parviennent encore à tirer un peu de la couverture à eux… s’ils ont assez de partants pour servir la cause du quinté+ !

L’empire du turf. Les courses de chevaux sont aussi indissociables de l’Angleterre que la famille royale, le chapeau melon, les pique-niques, la gelée au goût de chewing-gum et Big Ben. Peut-être est-ce un détail, mais, au générique de la série télévisée Amicalement vôtre, les couleurs de Brett Sinclair gagnent à Ascot. Le derby d’Epsom et le Grand National de Liverpool sont indiscutablement les deux épreuves les plus célèbres dans le monde, et deux des symboles les plus inamovibles de la culture anglaise. Rien ne vaut l’ambiance des hippodromes britanniques, où l’on compte régulièrement, au fil de la saison, des foules de plus de 60 000 personnes.

Comme de juste, la chronique des grands rendez-vous de la saison couvre de nombreuses pages dans la presse quotidienne, à la rubrique sportive. Des heures de direct sont consacrées à ces événements sur la BBC, et les jockeys postulent régulièrement au titre de sportif de l’année. L’ancêtre a donc bien survécu à la concurrence des sports de balle. Le terme « jockey » était employé dès le Xlle siècle et Richard Cœur de Lion avait jeté les bases de l’élevage anglais en ramenant des croisades quelques étalons orientaux mais il y avait alors des courses de chevaux partout en Europe.

C’est toutefois au cœur du XIII siècle qu’une bande de gentlemen a décidé de mettre un peu d’ordre dans une activité déjà largement implantée aux quatre coins du royaume. Il ne manquait plus que quelques règles à ce « sport des rois » pour qu’il en devienne tout à fait un.

Source : Le grand livre des courses par José COVES Emmanuel ROUSSEL.
CANAL + EDITIONS

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *